Franck CHARLET

Ce qui m’intéresse, c’est la présence, cette densité de l’être parvenant là, assise en face de moi, vision assignée à ce que l’on ne trouve pas autrement, immergé d’un iceberg, celui du réel aux dimensions et aux plans polymorphes. Ce qui me mène se définit par l’étrangeté de ce goût tangible d’une Chose qui n’existe pas.
Je me sens joint autant par le balbutiement tissé d’une Araignée que par J. Bosch, El Gréco, F. Goya ou J. Ensor, par une Vénus Magdalénienne que par Achille Zavatta ou J. Meese, par la Trogne de Mon Voisin que par H. Michaux ou B. van Velde.
Mais je déteste tout autant la nostalgie passéiste (pour preuve mon utilisation d’images de presse, d’images Google, mes préoccupations d’enjeux sociaux et d’actualité) et l’esprit d’époque (pour preuve mon attachement à des techniques rompues à la tradition et, à l’art et ses valeurs passées); émerge plutôt l’envie et la nécessité d’en finir avec le temps des ruptures et de s’avancer vers celui d’une synthèse, vers la liberté des voyages parmi l’ici et maintenant, l’ailleurs et le temps sans barrière.
Quand je dessine, je vais au plus simple, je prends de la pacotille (le plus souvent du bic, c’est-à-dire une chose prosaïquement chose, le truc qui traîne partout) pour incarner ce que je porte de plus immatériel, ce que je voudrais être un espace sensible de pensée.
En ce qui concerne la gravure, elle fut autrefois le médium privilégié de la démocratie de l’art (riches ou pauvres en possédaient) ; faire de la gravure aujourd’hui renoue avec les origines, pouvant, dans un contexte de banalisation et de pollution visuelle, réinjecter un flux digne, adulte et à dimension humaine. Le temps différé de la gravure, ses hasards, sa confrontation avec le matériau, entre dans le processus d’une écologie contre une polution de l’image et l’affirmation d’un temps moins instantané, peut-être celui du regard et de l’introspection.
Actuellement, par mes recherches en xylographies déclinées sur des papiers préparés, j’aborde les voisinages de A. Warhol, nonobstant que je nie son devenir machine de l’homme, affirmant la taille directe, donc le corps, le physique, l’organe, retrouvant ainsi visage humain et une chair à ras bord.
Ma langue, mon territoire premier s’origine dans la peinture. Elle fut ma formation et mon domaine d’expérience.
Je considère la peinture comme une ascèse, car pour moi elle est une chose grave qui compromet, n’ayant rien à voir avec un pur décoratif, mais un objet, un outil de réflexion adulte, propre à l’intellect et au sensible.
Le plus souvent je ne démarre pas avec une idée précise : peut-être un motif, un thème, une anecdote, une actualité. Des préoccupations cependant sont récurrentes. L’Afrique des affres, des guerres, des transhumances et des effrois, les sacralités pénitentes et cagoulées, les labours, les mouvements des météores, les arrières pays aux percées de ciels d’orage, le visage, les corps arrimés à leur jouissance de carne, la chair dans ce qu’elle a de meurtrissure et de désir, une sexualité solaire et transgressive, la vieillesse, « les orgueilleux et les mendiants » : une humanité prise à la gorge par les états de fait.
Ce que je représente tend à témoigner d’une réalité, une sorte d’accès à « une beauté  convulsive » qui cherche à rétablir une totalité perdue joignant le beau et le souffrant, l’idéal et le prosaïque, l’humour et le drame, la douleur et la joie.
Au début : choc, bing bang se résolvant en salvateurs jets chromatiques et grumeleux. Il y a capture, captation à double sens ; car si la peinture prend, exige, elle enseigne et fait don. En premier j’entame le miroir, je plonge, je me romps, je me baigne, j’essaie de rejoindre ce que je décelais imparfaitement. Je me guide à ce qui veut me guider s’accordant à une vision flottante ; car quand j’entre dans l’atelier, je fracture « une forêt de symboles » , je dépose mes frusques m’habillant de dénuement sachant que toute toile est une initiation, un rite de passage, d’exorcisme et de désenvoûtement, un danger à prendre.
Je me frotte au devenir fèces de la peinture, au don natif pour la marâtre passion de la maternelle, du jouissif pétrissage excrémentiel, de l’innocence qui investit « les verts paradis de l’enfance », plus simplement je cuisine, je malaxe, je saupoudre, je fais monter les sauces, j’épice, je gratine les croûtes ; délice du palais.
Devant ce qui se fait rien n’existe qu’une tension, un âpre ensorcellement où s’ouvre un temps sans bord. Je dialogue à tâtons, et par colères et engueulades, caresses et griffures, empathie et chieries, je détruis, construis et structure. Je suis à l’écoute d’un imaginaire, d’abord de moi à moi et espérant la venue des facettes de celle de l’Autre à qui cela s’adressera.
En fait j’essaie d’accéder à un lieu où rien n’est sûr, sauf ce qui advient Là, englobant une histoire commencée bien avant l’univers, car depuis toujours cela attendait, cette petite bassesse de chose, de produits, de papier, de toile ; pourquoi s’y attacher ? Par amour, par jouir… Que diable raisonner !
Je ne sais parvenir à la toile qu’en niant ma volonté, ou plutôt, par ce vide possible que je fais en moi et accueillant la toile en train de se faire. Car toute toile est un être voulant s’en sortir, de sorte que je l’accouche, je l’instruis et en retour il m’instruit d’une leçon emportée par le large.
S’affirme au final une extrême fragilité de l’image, allant et venant, reculant de telle sorte qu’à tout moment je peux la refluer au néant.
Ce jeu de matador, tantôt brusque, provoquant, cruel, s’évanouit par le coma d’un réel reconnu.

Point Rouge Gallery
 

21 rue Carnot - Saint-Rémy-de-Provence
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